menu

La promesse du Kilimandjaro

Le pari de gosse. Le truc stupide. Cette chose étreinte par du conditionnel d’enfant pas encore rompu aux manifestations imposées par l’âge adulte. Grimper l’Afrique, feindre la victoire face à la montagne, donner encore plus à l’ego, lui conférer force et envie de pouvoir dire « je l’ai fait ça aussi, tu sais! ».
A quoi bon? A quoi bon faire le mouton comme tout ces gens qui, chaque année, tentent l’ascension et dont près de 60% n’y arrivent pas? Revient-on changé du Kilimandjaro? Rêve t-on chaque nuit là-haut que le sommet se déroule un peu plus vers nos pieds impatients de goûter la victoire?
Non. Mais je l’ai fait. Et comme tout ces gens, je suis heureux de l’avoir fait, d’avoir gravi la montagne auréolé de ma piètre confiance.
Mais je n’ai pas vaincu le Kilimandjaro, car personne ne le peut. J’ai atteins le sommet, j’ai insulté mon mal de tête par chaque pas qui m’éloignait de ma fortune oxygénée et j’ai même pris plaisir à voir mon cœur pleurer de panique. Non pas qu’il était essoufflé, mais il ne comprenait pas pourquoi je l’avais trimbalé là.
Que ressent-on une fois que l’on a grimpé le toit de l’Afrique? Hé bien, je l’avoue, rien de spécial. Vraiment. Si ce n’est l’envie d’aller plus haut, plus loin, parce que ça n’était pas assez, parce que si la dernière journée assassinait toute facilité, le reste, n’a pas été difficile. On pourrait presque en être déçu, mais ce serait égoïstement oublier que l’aventure se fait à plusieurs ; que l’on est pas seuls. Les femmes, les hommes, donnent de leur pas pour que vous puissiez faire les vôtres. On les appelle les porteurs et ce sont des héros.
Mais j’étais venu pour y poser une certaine sincérité, prise à parti entre la peur d’échouer et la potentielle désillusion de trouver l’expérience trop ordinaire. Ni l’une ni l’autre ne surent me dire quoi penser car l’expérience fut unique. D’habitude, je monte seul mon matériel, je ne partage pas, si ce-n’est le moment parfois avec d’autres drogués du paysage perdu qui me sont proches, mais ici, il a fallu accepter le wagon, le train et les rails. Quand on attaque la très haute montagne, on nous guide, on ne nous laisse pas seul, on s’occupe de nous, on nous « porte » pour que l’on se porte. Se porter, justement, n’est pas une sinécure passé 5000m. Nous n’avons rien à faire là-haut, la planète nous l’interdit. Et pourtant, il faut aller mettre sa main dans le feu pour savoir ce que brûler veut dire. Maintenant je sais. Je sais que je remonterai plus loin, plus haut, avec plus de douleurs et de doutes, avec la peur de la mort et de l’abandon vers un sommet qui aura raison de moi, peut-être, cette fois.
Je n’ai pas eu peur de mourir et c’est là ma plus profonde déception. Pas assez dur, pas assez violent. Je voulais être arraché, condamné à me « réveiller » dans l’adversité avec le Grand Dehors hostile, mais ça n’est pas arrivé. Pas cette fois.
Pour une fois, j’étais parti en montagne chercher le sport par les chemins empruntés et balisés -je déteste la notion même de chemin, elle est là pour rassurer avant d’avoir peur de se perdre-. Mais je le redis, l’expérience fut unique. Unique car je n’avais jamais appris à partager mes pas pour un but si haut. 5895m, c’est une altitude presque frustrante qui n’a fait que renforcer mon envie d’aller faire de la baston de rue avec des sommets aux violences adulées. Le Kilimandjaro était la petite série de traction que l’on fait quand on veut passer la porte de la Légion Étrangère. Je les ai faites ; maintenant je veux la peur et le doute, la violence et la démesure du monde à m’en faire perdre toute volonté, à m’écraser par la renonciation forcée et voir à quel moment j’accepterai de céder.
Mais je me souviens maintenant… Là-haut, j’avais mal, je voulais descendre car le manque d’oxygène rendait mon esprit amorphe et douloureux. Nous avons une capacité de résilience face aux expériences douloureuses et si je me souviens bien avoir souffert de cette ascension, je n’en ai ni rapporté les stigmates, ni les mémoires vivaces. Elles se sont noyées dans mon esprit embrumé, trop occupé alors à me tirer par la manche pour que l’on rentre à la maison. J’étais son père, il était mon fils, et il avait mal. Que pouvais-je faire alors? Rentrer.

Alors je suis redescendu, fier tout de même, de pouvoir dire que je l’avais fait, que j’en avais été ému, que j’avais subi depuis des semaines la pression de mon esprit hypersensible, mais que j’avais réussi. J’avais grimpé le Kilimandjaro, j’avais vu ses paysages, ses océans de nuages abrasifs, ses plateaux, terrains de jeux de titans oubliés, ses forêts apaisantes et polies, son climat qui change et vous apprend à accepter ce que vous considériez comme inacceptable dans votre petit confort. J’ai vu des tableaux de maître au romantisme ténébreux, j’ai senti les sourires bienveillants d’humains sur d’autres humains, j’ai appris à ne plus courir, à avoir le pas de l’adulte qui va loin. J’ai vu les animaux des livres d’enfants dans toutes les savanes et j’en ai ramené des promesses de retour, un jour. J’ai accompli une marche haute, une haute marche vers une question à la réponse évidente : Et maintenant, que grimpe t-on?

© Yohan Terraza